Après avoir diverti les nobles dans les salons, ainsi que le peuple dans les bars en Europe, le tatouage prit une autre tournure aux États Unis. Un des principaux acteurs de ce phénomène fut sans aucun doute Phinéas T. Barnum avec son American Museum à New York. Il y lança la tendance des occidentaux tatoués, de véritables attractions humaines parmi les sirènes, les jumeaux siamois, les lilliputiens, et autres curiosités.

 

James O’Connell

La première référence d’un occidental tatoué se produisant sur scène est attribuée à l’Irlandais James O’Connell . Ce dernier donna des représentations à l’American Museum de Barnum dès 1840.
Les tatouages étaient inconnus et choquants pour la société du 19ème siècle. Par exemple prêtres et pasteurs mettaient en garde leurs ouailles contre ces pratiques.
Il n’était pas rare d’entendre à cette époque que si les femmes regardaient trop longtemps John O’Connell, leurs futurs enfants naîtraient tatoués.

James publia sa biographie afin de relater ce qui le conduisit à être marqué de la sorte.
Enfant de forains itinérants, il passa sa jeunesse à voyager, puis à naviguer. Ses histoires maritimes étaient émaillées d’anecdotes telles que la pêche à la baleine, la rencontre de peuples cannibales, naufrage, et capture par une tribu de Pohnpei dans les Îles Caroline en 1827. C’est à partir de là que son histoire débuta vraiment.

Le tatouage comme rituel de passage

Retenu captif, il dut son salut à une danse Irlandaise qui amusa ses ravisseurs. Ils l’épargnèrent mais le contrirent au tatouage rituel de la tribu. O’Connell décrivit comment il fut marqué par un groupe de femmes. Les tatouages étaient effectués à l’aide de bambous équipés d’épines et d’une calebasse de liquide noir.
Son corps était enduit d’huile de coco chaque soir et le tatouage reprenait le lendemain. Son supplice fut renouvelé huit jours durant. Selon lui, sa convalescence prit trente jours.
À la fin de ce rituel, ses bras, jambes, dos et tronc furent tatoués ainsi qu’une de ses mains. Il fut informé alors que selon la coutume locale, la femme ayant réalisé les derniers motifs était à présent son épouse et qu’il faisait partie des leurs.

Après quelques années passées dans cette tribu, il parvint à s’enfuir à bord d’un navire et regagna les États-Unis après différentes mésaventures. Emprisonnement à Manille, épidémie de choléra au Canada, rien ne lui fut épargné!
Las! Il lui fut impossible de trouver un travail une fois à New-York à cause de ses tatouages. Les femmes et les enfants s’épouvantaient à sa vue, il était totalement rejeté de la société.
Il n’eut d’autre choix que d’exposer son corps comme curiosité afin d’assurer sa subsistance.
C’est ainsi qu’il rejoignit Barnum, et qu’il se produisit dans des shows à New York, ainsi que sur la Côte Ouest des États-Unis. Il y relatait son histoire, dévoilait ses tatouages tout en exécutant ses fameux pas de danse Irlandais. Il en coûtait 25 pences par personne.
Il faut savoir qu’à son apogée, l’American Museum de Barnum recevait 15.000 visiteurs par jour.

Les incohérences de son récit

Est ce que son histoire était authentique ? Probablement pas … Si ses tatouages sur le torse étaient bien typiques des îles Caroline, ceux ornant ses membres semblaient plutôt Polynésiens. D’autre part il n’y a aucune trace de peuples cannibales en Micronésie. Il ne fait nul doute aujourd’hui que O’Connell a été tatoué par choix, et qu’il n’osa pas l’avouer lorsqu’il fut découvert par le Capitaine Russe qui le ramena en Amérique.
Mais son histoire rocambolesque passait tout à fait bien, et se vendait encore mieux. A l’époque Victorienne, le goût pour les curiosités et le sensationnel était très prononcé. Et nul n’avait jamais vu de tatouages aux États-Unis.

Cette leçon de succès n’échappa pas à Georgius Constantine….

Le capitaine Constentenus

George naquit en 1833 en Grèce. Une fois adulte il mena une vie de pirate et d’aventurier. On le dit capable de parler huit langues. Aux alentours de 1860 il prit part à une expédition française en Birmanie, à la recherche d’or.

Lui et onze membres de son équipage furent capturés par des Tartares. Neuf furent exécutés tandis que les deux survivants furent condamnés par le chef Yakoob-Beg. Costentenus dut alors choisir son supplice : être démembré, dévoré par les tigres, piqué à mort par des guêpes ou tatoué… Il opta la dernière option et fut informé qu’en cas de survie, il gagnerait sa liberté !

Son supplice fut achevé en trois mois, et quatre hommes furent réquisitionnés pour le maintenir durant les séances. Ses tatouages furent réalisés à l’aide d’Indigo et de Cinnabre , deux pigments naturels. Il en fut recouvert à l’exception de ses plantes de pieds et de ses paumes. Pas moins de 388 motifs ornaient sa peau: animaux, fleurs, motifs géométriques et lettrages birmans, sans compter les milliers de « dots »…

Une fois sa liberté recouvrée, il put rejoindre l’Europe en 1874 où il commença à se produire, notamment en Autriche où il fut longuement étudié par des anthropologues et des médecins.
Ces derniers ne purent que conclure à l’authenticité de l’origine de ses tatouages. Sur ses doigts on pouvait lire en birman qu’il était l’un des plus vils personnages sur terre.
Si la provenance géographique de ses ornements ne faisait aucun doute, les scientifiques notèrent que Constentenus donnait différentes versions de ses récits. Ces variations les firent douter de la véracité de ses propos. Par ailleurs, il leur sembla fort improbable que trois mois aient pu être suffisants à la réalisation d’une telle œuvre. En effet, il faut se rappeler qu’à l’époque les instruments étaient rudimentaires et les tatouages étaient exécutés sans machine.
Ils en conclurent que George, à l’instar de O’Connell, s’était fait tatouer par choix, et que le goût du spectacle l’avait amené à inventer tout ce scénario.

 

Après la captivité: la gloire

Quoi qu’il en soit, fort de cette gloire naissante en Europe, George donna des spectacles à Paris où il connut un succès retentissant.
Puis, souhaitant se produire à l’exposition Universelle de New York, il se rendit aux États-Unis. À la suite de quoi, il rencontra Barnum qui lui proposa un contrat avec son American Museum. Ce dernier faisait mention d’un salaire de 100 dollars par jour.
Il fit sensation à chacune de ses représentations, relatant ses aventures et clamant avoir gagné la vie et la liberté au prix de trois million de piqûres.

Lorsqu’il n’était pas en quasi tenue d’Adam pour ses show, Constentenus arborait des fourrures, des coiffures sophistiquées et des montagnes de bijoux en or et en diamants. On raconte qu’il amassa une véritable fortune grâce à son spectacle et qu’il faisait sensation auprès des femmes. Sans doute étaient-elles charmées par son allure de pirate…
Sa carrière fut exceptionnelle, il obtint la nationalité américaine,  partit en tournée en  Europe, notamment aux Folies Bergères à Paris en 1889. On perdit sa trace en 1894 après quelques allers retours entre l’Europe et l’Amérique.

L’époque Victorienne et Barnum contribuèrent largement à la découverte du tatouage. Que ce soit en Europe ou aux États Unis.
On recensa plus d’une centaine de tatoués à l’exposition universelle de New York en 1876. Il fallut attendre en revanche 1882 avant que cette tendance ne s’empare des femmes et devienne un phénomène retentissant dans les attractions de cirque …

 
A suivre

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