C’est au 17e siècle, non loin de Kyoto, capitale impériale, qu’est né le style Ōtsu-e. Vite devenu populaire, il portait plusieurs visages : satyrique, religieux, ainsi que moral. L’origine de son nom vient d’Ōtsu, un port basé sur le lac Biwa qui faisait office de carrefour commercial. Le trafic étant important, l’art Ōtsu-e prit rapidement de l’ampleur et devint emblématique de la ville. Il était très différent de ce qui se faisait au Japon. Alors que le perfectionnisme et l’habilité technique étaient les maîtres-mots des œuvres, l’Ōtsu-e prit à revers l’art japonais et devint vite célèbre malgré son côté primitif.

La grande route du Tokaïdo

Alors que Kyôto était encore la capitale du Japon, Ōtsu était idéalement placé. Port de la capitale mais aussi au lieu de culte avec ses monastères, Mii-dera et Ishiyama-dera faisaient partie des sites du pèlerinage du Japon. Son important flux de visiteurs était idéal pour produire et vendre des souvenirs de tout genre : c’est l’apparition des images et peintures d’Ōtsu. Originellement appelées d’après le toponyme où elles étaient fabriquées, elles avaient aussi pour nom Sanmon-e (“Image à trois sous”) ou Tsuji-e (“images de rue”).

Produites dans des ateliers familiaux, non signées par leur créateur, elles étaient loin d’être considérées comme de l’art. C’est notamment pour cela qu’aujourd’hui, il est difficile de retrouver ces œuvres en bon état. L’encre et le papier étaient de basse qualité, la fabrication n’était pas non plus soignée. Elles étaient simplement produites pour être vendues rapidement, et leur conservation n’était pas vraiment une priorité. Elles restaient néanmoins très appréciées des voyageurs qui se plaisaient à les ramener de leur périple. Des dessins simples, un caractère atypique sortant de l’ordinaire japonais, leur naïveté et leur singularité fit la force des Ōtsu-e.

 

Le sens caché

Malgré une simplicité à première vue, ces œuvres avaient toujours un sens moral caché. Il était nécessaire de comprendre le message véhiculé pour apprécier l’œuvre dans son intégralité. Généralement religieuses, satyriques ou morales, ces peintures allèrent jusqu’à avoir des fonctions didactiques. Destinées souvent aux plus jeunes, surtout vers la fin de cet art, elles avaient des rôles protecteurs. Apaiser les pleurs, repousser les voleurs, les maladies et autres malheurs. C’est ainsi que l’image du démon déguisé en moine apparu dans les foyers japonais.

Vers le milieu du 19ème siècle, des gravures firent leur apparition pour prémunir de la variole et de la rougeole. On pouvait également voir l’image de poissons-chats, prévenant des tremblements de terre. On pourra également voir apparaître de nombreuses images de guerriers renvoyant directement à la vitalité et la protection des jeunes garçons à travers de héros populaires comme Shoki, Tametomo ou Raiko, mais encore des personnalités comme Kintaro et Benkei représentant force et courage.

La culture de l’Ōtsu-e

Loin de l’idée originelle que l’imagerie d’Ōtsu n’est qu’un simple “souvenir de voyage”, on peut voir apparaître dès la fin du 17ème siècle ces images pour illustrer des poèmes et des pièces de théâtre. On voit donc éclore des poèmes “moraux” et “satyriques” comme les Haikai, Senryu et Kyoka.  L’Ōtsu-e sert donc à mettre en forme et en image ces poésies et retrouve son usage pédagogique. Pour ce qui est du théâtre, c’est à travers le Kabuki, un style de théâtre japonais traditionnel, que l’imagerie de l’Ōtsu prend vie. Elle débute par la très célèbre pièce “l’Encens qui rappelle l’esprit de la courtisane” (1708) de Chikamatsu Monzaemon, un dramaturge équivalent à Shakespeare ou Molière. Elle mettra en scène une douzaine de personnages de l’univers Ōtsu-e.

Cette notoriété inspira donc les artistes. De très célèbres peintres vont s’emparer du thème de l’Ōtsu-e à partir des années 1770. La qualité des dessins et peintures fera péricliter les imageries originelles d’Ōtsu. Pour défendre leur propre intérêt, une “corporation des imagiers d’Ōtsu de la province d’Omi” (Goshu Otsu-e Ya) vit le jour. Ils insisteront sur les valeurs principales de l’imagerie qui est notamment son caractère pédagogique plutôt qu’artistique.

De la disparition …

Avec son style assez rustique, l’Ōtsu-e ne correspondait pas à l’art moderne. Souvent comparé à des “peintures étranges”, ces incommodités pour la plupart devenues incompréhensibles. Elles étaient liées à un vieux Japon que l’on souhaitait oublier. Mais ce qui a accéléré la disparition de ce style c’est surtout l’abandon de la route de Tokaido. L’apparition d’une ligne de chemin de fer à mené à la disparition de la voie pédestre. Elle condamna donc la voie de transmission de l’Ōtsu-e ainsi que l’univers de croyances et de superstitions qui l’accompagnait.

Malgré une période d’oubli, certains artistes excentriques comme Kawanabe Kyosai ou Tomioka Tessai s’adonnaient toujours au plaisir de l’Ōtsu-e. Sa réapparition dans la poésie moderne s’est faite avec Masaoka Shiki qui considérait l’Ōtsu-e comme “shashei” : une forme de représentation de la création littéraire. “A la différence de la plupart des peintures japonaises, la couleur y est posée en premier et les lignes de contour en second. Ce procédé pictural élémentaire permet, paradoxalement, de représenter le véritable aspect des choses” – Masaoko Shiki.

L’occident put découvrir enfin l’Ōtsu-e lors de l’exposition universelle de Paris, grâce à l’initiative du célèbre peintre Asai Chu.

“Les Occidentaux ignorent encore les images d’Ōtsu ; ces peintures sont curieuses et leur manière pourrait certainement leur servir de modèle. Aussi suis-je persuadé que si elles leur étaient présentées, ils les apprécieraient grandement. Au Japon également, si on les étudiait pour réaliser des créations originales, il serait sans aucun doute possible de produire des œuvres intéressantes. Le trait dans les images d’Ōtsu est de nature différente de celui de Koetsu et de Korin. Leur manière rustique est admirable” – Asai Chu

… à la renaissance

En 1912 on peut enfin découvrir la toute première exposition de peintures d’Ōtsu. Rendez-vous à Osaka, dans la galerie Gohachi au Japon. La redécouverte de l’Ōtsu au début du 20e siècle s’est surtout faite par des artistes fascinés par la peinture post-impressioniste française. C’est principalement à Paris que cette renaissance se crée. Des artistes comme Ogawa Sen.Yo, Umehara Ryuzaburo (deux élèves d’Asai) ou encore Yashita Shintaro trouvaient énormément de ressemblance avec Matisse et Rouault.

“Comparer ou trouver des points de ressemblance entre les images d’Ōtsu primitives et les peintures des post-impressionistes français d’aujourd’hui, et en particulier celles de Matisse, est singulièrement intéressant ; on peut se demander si cette proximité entre des peintures japonaises d’il y a plus de trois siècles et des œuvres créées par des artistes français contemporains est une pure coïncidence. Mais du point de vue de la nouveauté de leur style, il existe, je pense, des ressemblances frappantes.” – Yashita Shintaro

C’est donc par ce détour en France par les artistes japonais que l’Ōtsu-e connu un nouvel engouement. Finalement, c’est son caractère singulier qui la rapprocha de l’art moderne.

Beaucoup moins présent aujourd’hui, l’art Ōtsu-e reste néanmoins un style traditionnel japonais à ne pas négliger. La volonté des artistes de faire connaître ce style est bien actuelle. Que cela soit à travers les expositions internationales ou le tatouage, l’imagerie atypique d’Ōtsu mérite d’être un art respecté. Notre résident Monti a déjà quelques réalisations à son actif et serait ravi de partager son expérience dans le domaine de l’Ōtsu-e avec vous.

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